Le marketing peut-il sauver un mauvais business ?
Chez Talyco, on accompagne aujourd'hui une quinzaine d'entreprises. Des secteurs différents. Des tailles différentes. Des modèles économiques différents. Et pourtant, souvent les mêmes leviers : stratégie, site, acquisition, créa, data, CRM.
À force de regarder les trajectoires, une question finit par apparaître : à quel point le marketing explique réellement la croissance d'une entreprise ?
Parce qu'il y a une réalité assez dérangeante pour une agence marketing.
Certains business semblent vouloir avancer tout seuls. On améliore une campagne, les résultats suivent. On retravaille une offre, la conversion monte. On augmente le budget, l'entreprise absorbe la croissance.
Pour d'autres, chaque point de croissance ressemble à une bataille.
- Nouvelle landing page.
- Nouvelles créas.
- Nouveau ciblage.
- Nouveau pricing.
- Encore du retargeting.
On améliore beaucoup de choses. Mais le business, lui, ne décolle toujours pas. Alors posons la question franchement : est-ce qu'un excellent marketing peut sauver un mauvais business ?
Notre réponse est plutôt : non.
Mais il peut faire beaucoup d'autres choses.
L'originalité est probablement surcotée
On commence souvent par chercher ce qui rend une entreprise « unique ». Le fameux : « Pourquoi vous plutôt qu'un autre ? » La question est utile. Mais elle peut aussi nous envoyer dans la mauvaise direction.
Parce qu'un business n'a pas besoin d'être révolutionnaire pour fonctionner. Il existe des milliers d'agences, de restaurants, de logiciels de gestion, de marques de vêtements, de cabinets de conseil ou d'écoles. Beaucoup d'entreprises très performantes vendent quelque chose qui existe déjà.
Les travaux de l'Ehrenberg-Bass Institute ont d'ailleurs largement remis en question l'obsession marketing pour la différenciation. Une marque n'a pas nécessairement besoin d'être perçue comme radicalement différente. Elle doit en revanche être facilement identifiable, facilement mémorisable et facilement achetable.
Autrement dit : original ne veut pas forcément dire désirable. Et banal ne veut pas forcément dire mauvais.
Une entreprise peut vendre quelque chose de très classique mais le vendre plus simplement, mieux le distribuer, être plus rassurante, plus visible ou simplement arriver au bon moment. L'originalité n'est donc probablement pas la variable centrale. L'existence d'une vraie demande l'est beaucoup plus.
Le marketing ressemble davantage à un multiplicateur
On pourrait caricaturer la trajectoire d'une entreprise avec une équation :
Trajectoire = Marché × Offre × Économie du business × Marketing
Ce n'est évidemment pas un modèle scientifique. Mais il permet de comprendre quelque chose d'important. Le marketing ne travaille jamais dans le vide.
Prenons un produit avec une forte demande, une bonne marge, des clients satisfaits et beaucoup de réachat. Ajoutez un meilleur positionnement, un bon site, des créas efficaces et une acquisition bien pilotée : le résultat peut être spectaculaire.
Maintenant, prenons l'inverse.
Un produit dont les gens comprennent mal l'intérêt, avec peu de réachat, une marge faible et un marché réduit. On peut améliorer son CTR. On peut améliorer son taux de conversion. On peut probablement faire passer son coût d'acquisition de 100 à 70 euros.
Mais si son modèle économique exige un CAC à 20 euros pour survivre, on n'a pas résolu le problème. On a seulement optimisé un business qui ne fonctionne toujours pas. Et parfois, un excellent marketing peut même accélérer sa chute en lui permettant de dépenser plus vite.
Le marché finit toujours par parler
Marc Andreessen avait formulé une version particulièrement radicale de cette idée dans son célèbre texte sur le Product-Market Fit. Pour lui, entre l'équipe, le produit et le marché, le marché joue un rôle déterminant.
Dans un marché exceptionnel, expliquait-il, la demande peut littéralement tirer le produit hors de l'entreprise. À l'inverse, ni une équipe exceptionnelle ni un excellent produit ne suffisent nécessairement à compenser l'absence de marché.
Et surtout, l'absence de Product-Market Fit laisse des traces très concrètes : les cycles commerciaux s'allongent, les clients utilisent peu le produit, le bouche-à-oreille ne prend pas, les ventes demandent énormément d'effort.
C'est intéressant parce que ce sont exactement les signaux que le marketing rencontre sur le terrain. Parfois, on pense avoir un problème Google Ads. Alors qu'on a un problème beaucoup plus profond.
Les gens ne veulent simplement pas suffisamment ce qu'on leur propose.
Le meilleur diagnostic commence après l'acquisition
C'est probablement l'une des erreurs classiques lorsqu'on analyse un business uniquement avec des données marketing. On regarde :
- le CPC
- le CTR
- le CPL
- le CAC
- le taux de conversion
Ces métriques sont importantes. Mais elles racontent principalement ce qui se passe avant la vente. Or la qualité réelle du business apparaît souvent après.
- Est-ce que le client est satisfait ?
- Est-ce qu'il revient ?
- Est-ce qu'il reste ?
- Est-ce qu'il recommande le produit ?
- Peut-on augmenter les prix sans que tout s'effondre ?
- La marge générée par ce client permet-elle réellement de financer son acquisition ?
Imaginez deux entreprises auxquelles le marketing apporte exactement 1 000 prospects qualifiés.
Pour la première :
prospect → achat → satisfaction → réachat → recommandation
Pour la seconde :
prospect → hésitation → promotion → achat → déception → churn
On peut optimiser le début du second parcours pendant des mois. Mais le problème est ailleurs.
Le marketing peut amener le client jusqu'à la porte. Il contrôle beaucoup moins ce qui se passe une fois qu'il est entré.
Juicero : quand le marketing rencontre un mur
L'histoire de Juicero est presque trop parfaite pour illustrer le problème. La startup américaine avait levé environ 134 millions de dollars pour développer notamment une presse à jus connectée vendue initialement 699 dollars.
Puis Bloomberg a montré quelque chose d'assez embarrassant : les sachets propriétaires contenant les fruits et légumes pouvaient être pressés à la main, sans utiliser la machine. Quelques mois plus tard, Juicero fermait. Bloomberg attribuait son effondrement à un mélange de coûts intenables, de ventes insuffisantes et d'un lancement raté.
On peut imaginer toutes les optimisations marketing possibles :
- meilleur storytelling
- meilleures vidéos
- meilleur ciblage
- meilleure landing page
Mais à un moment, une question revient : « Pourquoi ai-je besoin de cette machine ? » Et aucune optimisation Meta Ads ne peut éternellement compenser l'absence d'une bonne réponse.
Cela ne veut pas dire que le marketing est secondaire
Ce serait tirer exactement la mauvaise conclusion. Parce qu'entre :
« personne ne veut notre produit »
et
« personne ne connaît notre produit »
il existe une différence gigantesque.
Le deuxième problème peut précisément être résolu par le marketing. Même chose si les clients ne comprennent pas l'offre. Ou si l'entreprise s'adresse à la mauvaise cible. Ou si elle possède un excellent produit mais une distribution médiocre. Ou si son positionnement la rend interchangeable avec ses concurrents.
Dans ces situations, le marketing peut radicalement modifier une trajectoire. Et son effet n'est pas uniquement immédiat. Les travaux de Les Binet et Peter Field distinguent notamment l'activation commerciale de court terme de la construction de marque sur le long terme. Une entreprise peut à la fois mieux convertir la demande existante et travailler à devenir plus connue, plus considérée et plus facilement achetée demain.
Le marketing peut donc créer des actifs qui persistent : une marque connue, une distribution, une audience, une base CRM, des associations mentales, une réputation. Ehrenberg-Bass parle notamment de mental availability et de physical availability : est-ce que les acheteurs pensent à vous ? Et lorsqu'ils pensent à vous, peuvent-ils facilement acheter chez vous ?
C'est un pouvoir considérable. Mais ce pouvoir s'exerce beaucoup mieux lorsqu'il amplifie quelque chose que le marché veut déjà.
Alors, comment savoir si le problème vient du marketing ou du business ?
C'est probablement la question la plus intéressante. Chez Talyco, on pourrait la résumer en six niveaux :
Y a-t-il réellement suffisamment de personnes qui rencontrent ce problème ?
Ce que nous leur proposons leur apporte-t-il suffisamment de valeur ?
Marge, rétention, panier, fréquence d'achat et LTV permettent-ils réellement de financer la croissance ?
Arrivons-nous à transformer l'intérêt en achat ?
Sommes-nous capables d'atteindre suffisamment d'acheteurs potentiels ?
Lorsqu'un besoin apparaît, pensent-ils à nous ?
Les quatre derniers points offrent énormément de terrain au marketing. Mais si les trois premiers sont profondément mauvais, les optimisations finissent par rencontrer un plafond.
Le marketing n'est pas un moteur. C'est un accélérateur.
C'est peut-être la meilleure façon de résumer notre conviction. Un très bon marketing peut transformer un business sous-exploité. Il peut repositionner une offre moyenne. Il peut révéler une demande que l'entreprise n'arrivait pas à atteindre. Il peut construire une marque qui change progressivement les règles du jeu.
Mais il ne peut pas indéfiniment fabriquer de la valeur là où le client n'en trouve pas. Et c'est probablement aussi ce qui distingue progressivement une agence d'exécution d'une agence stratégique.
Une agence d'exécution reçoit un mauvais CAC et répond : « Nous allons optimiser les campagnes. »
Une agence stratégique doit parfois regarder le même chiffre et répondre : « Vos campagnes ne sont peut-être pas le problème. »
C'est une réponse moins confortable. Mais probablement beaucoup plus utile.
Je regarde les chiffres. Les humains de Talyco prennent encore les décisions.